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Le Monde parle de Qanon

Last updated on octobre 16, 2020

Léo (des DéQodeurs) et mon avont répondu aux questions de Damien Leloup de Le Monde au sujet de Qanon. C’est pour une série de 4 articles. Le premier est disponible pour tous sur leur site et est ici. Le 4ème sera publié samedi ou dimanche.

Je vais mettre les deux autres (celui-ci et celui-là) ici bas dans leur intégralité puisque je suis directement cité.

Voici le 2ème:

Rassemblement anti-pédocriminalité et placements abusifs par l'ASE.

En France, la mouvance conspirationniste, QAnon gagne des adeptes

Par Damien Leloup et Grégor Brandy
Publié aujourd’hui à 04h00, mis à jour à 06h17

ENQUÊTE | Relativement peu présente en France par rapport au Québec ou à l’Allemagne, la théorie complotiste compte des militants très impliqués. Parfois décrite comme une «métathéorie», QAnon s’adapte et évolue d’un pays à l’autre.

On a commencé à l’apercevoir régulièrement en France à la fin de l’été, place de la République, à Paris, ou en marge des manifestations de rentrée des «gilets jaunes»: la lettre Q, noire ou rouge – le symbole de QAnon. Une théorie du complot complexe et multiforme, née aux Etats-Unis, qui postule l’existence d’un «État profond» intriguant dans l’ombre contre Donald Trump, mené par une «élite» volontiers décrite comme une «bande de pédophiles satanistes». Née en 2017, la mouvance s’organise plus ou moins strictement autour des messages anonymes et cryptiques publiés en ligne par un certain «Q», qui se présente comme un cadre haut placé dans l’Etat fédéral.

QAnon est très loin d’être un mouvement de masse en France. Mais à la faveur de la pandémie, «Q» a rapidement gagné des militants dans l’Hexagone. Combien sont-ils? Impossible de le savoir avec précision. Sur YouTube, les vidéos en français faisant la promotion du mouvement dépassent couramment les 150 000 vues, et le principal groupe Facebook QAnon francophone, 17FR, a dépassé les 30 000 membres, dont une moitié environ de Français, presque autant de Québecois, et un bon millier de Belges. Il a été fermé par Facebook le 6 octobre, après l’interdiction par le réseau social de tous les groupes se référant à la mouvance, même ceux qui comme 17FR ne publiaient pas d’appels à la violence.

Qu’est-ce qui peut bien pousser des Français à s’impliquer dans cette théorie du complot alambiquée et qui se concentre essentiellement sur l’idée d’un complot politique américain ultra complexe? Une théorie qui fait, de surcroît, de Donald Trump – unanimement décrié en Europe – un héros?

Un «message d’espoir»

«Chacun s’y intéresse pour ses propres raisons, mais mon impression est que c’est ultimement la possibilité de justice et d’équité sociale qui rassemble, l’espoir d’un monde meilleur», explique au Monde «Dan», l’un des principaux administrateurs de 17FR, et créateur du site Qanonfr.

«Depuis que je suis impliqué dans ce mouvement, j’ai eu des discussions avec des gens qui sont médecins, avocats, élus, policiers, garagistes, caissiers, naturopathes, et j’en passe. Ils sont riches, ils sont pauvres. Ils sont jeunes, ils sont arrière-grands-parents. Ils sont en pleine forme, ils sont mourants. Mais ils sont unis par l’idée d’un monde meilleur. Pour eux, Q est un message d’espoir. C’est “le” fíl conducteur principal. On ne peut pas mettre tous ces gens dans l’unique panier d’extrême droite.»

Léonard Sojli, qui anime la chaîne YouTube Les DéQodeurs et le site Dissept.com, explique, quant à lui, avoir «fait partie de ceux qui détestaient Trump au début». «Je faisais partie des perroquets intellectuels qui lisent un truc et le répètent à leur entourage, confie-t-il au Monde. Mais quand je regarde ce qu’il fait, je vois bien que sous sa présidence il n’y a eu aucune nouvelle guerre, et qu’il a tenu toutes ses promesses.»

Un décompte est d’autant plus difficile à effectuer que QAnon n’est pas un mouvement homogène. Certains de ses soutiens suivent dans les moindres détails les messages appelés «drops» publiés sur Internet par Q. D’autres se passionnent uniquement pour la lutte contre un «complot pédophile», ou souscrivent à une vision plus globale d’un «complot des élites» qui reprend, de manière plus ou moins ouverte, des éléments de QAnon, parfois sans s’en revendiquer. Pour certains, la figure de Donald Trump est centrale; chez d’autres, elle est totalement absente. «Je pense qu’une écrasante majorité des pro-Q européens sont pro-Trump», note Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’Université de Paris, spécialiste des cultures numériques.

«Mais il y a aussi une part d’individus qui sont QAnon moins pour le côté christique deTrump que pour les dénonciations qui sont portées par la mouvance QAnon: le rejet d’une “élite mondiale”, de Jeffrey Epstein, de Hillary Clinton et du Parti démocrate, de George Soros ou de Bill Gates… Toute cette fantasmagorie existe en dehors de QAnon; des gens y adhèrent sans passer par la figure de Trump.»

«Je n’ai pas attendu Trump pour être au courant de l’existence de l’“Etat profond”», dit M. Sojli, qui s’implique depuis dix ans dans différents projets de médias «alternatifs» – il a contribué à la création de la chaîne YouTube Thinkerview, mais n’y participe plus depuis 2015, et avait déjà créé son propre site, Jaiundoute.com. «Je viens d’un pays où il y avait la dictature; le vote, ça servait à rien. Je suis arrivé en France en pensant que j’allais vivre dans le pays des droits de l’Homme, et puis il y a eu ce vote pour le traité constitutionnel européen, les gens ont voté “non”, et c’est passé quand même. Cela m’a rappelé les élections sous la dictature en Albanie.»

La crise du Covid comme accélérateur

Parfois décrite comme une «métathéorie» capable d’agréger différentes théories du complot préexistantes, QAnon s’adapte et évolue aussi d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, le mouvement proche de QAnon, «Save our children», centré sur l’idée que des centaines de milliers d’enfants sont enlevés chaque année pour servir d’esclaves sexuels aux «élites», a été très virulent durant l’été.

En France, QAnon n’a eu que peu d’impact, même s’il a trouvé des échos dans certaines sphères anti-pédophilie proches d’activistes comme Stan Maillaud. Ce dernier a été
condamné à deux ans de prison ferme en juillet pour avoir planifié l’enlèvement d’enfants qu’il affirmait vouloir «libérer». Durant l’été, une pizzeria du 6e arrondissement de Paris a été la cible de messages menaçants sur les réseaux sociaux, publiés par des internautes pensant que l’établissement camouflait un réseau de prostitution infantile. Mais ces incidents sont restés limités.

Les principaux promoteurs du mouvement en France se concentrent essentiellement sur les présumés «complots» organisés par «l’Etat profond» et le Parti démocrate américain. Le mouvement semble aussi influencé par quelques-unes de ses grandes figures québécoises, et notamment Alexis Cossette-Trudel, animateur de la chaîne YouTube Radio-Québec (120 000 abonnés). Fils d’un militant du Front de libération du Québec, antimédias, Alexis Cossette-Trudel est l’une des figures de proue québécoises des anti-masques et plus généralement de celles et ceux qui pensent que les gouvernements mentent sur la sévérité du Covid-19, qu’il décrit volontiers comme une «vilaine grippe». Sur YouTube, des extraits de ses vidéos sont très régulièrement repris, commentés et disséqués par les militants français de QAnon et dans divers cercles anti-masques (ou «pro-choix», comme ils se déínissent).

«La crise du coronavirus a fait exploser l’intérêt pour Q partout dans le monde», selon Dan

« La crise du coronavirus a fait exploser l’intérêt pour Q partout dans le monde, note Dan. Que ce soit sur notre page, ou sur plein d’autres que je consulte (et consultais, car la faucille de la censure est passée), le lectorat a explosé. On a connu un afflux signiícatif de nouveaux membres entre mars et juillet. » Les liens entre Q et la pandémie ne sont pourtant pas particulièrement évidents: leCovid-19 n’est pas un élément central des messages publiés par Q, même s’il évoque régulièrement l’actualité en lien avec la pandémie; Q n’a par ailleurs mentionné les masques qu’à deux reprises.

La crise sanitaire a aussi coïncidé avec le passage à plein temps de M. Sojli sur la publication de contenus QAnon. Autoentrepreneur dans le secteur culturel, il se retrouve avec le conínement sans ressource autre que quelques économies,mais avec du temps, et les premières vidéos qu’il publie marchent plutôt bien:

«J’ai lancé une campagne de dons qui a atteint son objectif, et depuis je fais ça à temps plein, avec d’autres personnes qui m’aident à faire les vériícations. Ce temps me permet d’aller à la source, et la source ce n’est pas l’AFP, c’est l’endroit où se produisent les événements.»

Une méthode séduisante

Plus qu’une théorie bien précise, c’est surtout une méthode qui a séduit une partie des internautes français, estime Tristan Mendès-France. Autour de certaines causes ou événements, «on voit s’agréger des profils QAnon et des profils qui ne sont pas forcément dans cette mouvance, mais en adoptent la matrice et toute la structure de pensée, la recherche de liens cachés… Il y a un côté grisant de l’enquête citoyenne, promu par QAnon, cette idée très ludique que c’est à vous de soulever le voile et de percer les secrets».

La «méthode Q» a aussi séduit à l’extrême droite, où ce mouvement antiélites a pu trouver un terrain favorable, et dans les cercles «antisionistes» ou franchement antisémites, séduits par une théorie qui s’oppose à des figures juives comme George Soros et reprend parfois des éléments conspirationnistes antisémites classiques, comme le Protocole des sages de Sion. Dans les mouvances gravitant autour d’Alain Soral et de Dieudonné M’Bala M’Bala, des références plus ou moins ouvertes à QAnon se sont multipliées ces derniers mois. Par exemple sur la chaîne YouTube de «Marcel D», qui a publié plusieurs vidéos où l’on retrouve les principaux thèmes de QAnon (66 000 abonnés), et qui suivait auparavant de très près les débats liés au mouvement Egalité et réconciliation d’Alain Soral.

«Ce n’est pas la ligne de Q, objecte Léonard Sojli. Q est un chrétien biblique, qui fait des références à l’Ancien et au Nouveau Testament, et la Bible est très claire: un chrétien ne peut pas être antisémite. S’il l’est, c’est qu’il n’a rien compris à sa religion.»

Pour «Dan» comme pour Léonard Sojli, le succès – relatif en France – de QAnon est une conséquence logique d’une situation plus globale. Lorsqu’on demande à ce dernier s’il se retrouve dans le discours des «gilets jaunes», avec qui il semble partager de nombreux points d’accord, il s’agace qu’on cherche à «mettre les choses dans des cases, dans des tiroirs», tout en estimant que, peut-être, «les “gilets jaunes” et les QAnon ont le même problème à la base, un profondentiment d’injustice».

Un sentiment exacerbé, selon lui, par les médias,coupables sinon d’être contrôlés par l’Etat profond, au moins de se focaliser sur les mauvais sujets et de s’éloigner des faits. «Q ne demande pas de croire ses posts sur parole, mais de les analyser; il ne donne pas de réponse mais il pose des questions», précise M. Sojli.

Le 7 octobre, alors qu’il répond de bonne grâce pendant près de deux heures aux questions du Monde, il ne comprend pas pourquoi la «une» du média n’est pas consacrée aux derniers documents déclassiíés par l’administration Trump et analysés pour Fox News par plusieurs sources anonymes. Selon lui, les documents prouvent, sans l’ombre d’un doute, que les accusations d’ingérence russe étaient un complot mené par le camp Clinton contre le président desEtats-Unis. «De toute manière, même si vous étiez d’accord avec moi, vous n’auriez pas pu publier un article là-dessus», soupire-t-il.

 

Voici le 3ème.

QAnon: aux racines de la théorie conspirationniste qui contamine l’Amérique

Par Damien Leloup et Grégor Brandy
Publié aujourd’hui à 05h51, mis à jour à 06h40

ENQUÊTE | La théorie délirante et virale mêlant pédophilie, satanisme et Hillary Clinton a connu un puissant regain à la faveur de la pandémie, jusqu’à convaincre des candidats républicains au Congrès américain.

Des centaines de pages, comptes ou groupes supprimés en vingt-quatre heures: le 6 octobre, Facebook a totalement banni toute référence à QAnon de ses platesformes. Une mesure rarissime, prise en catastrophe à un mois de l’élection présidentielle américaine, et qui trahit une certaine panique devant la progression aux Etats-Unis, très nette en 2020, de cette théorie alambiquée mêlant pédophilie, satanisme et Hillary Clinton.

Plusieurs candidats républicains à la Chambre ou au Sénat sont associés à cette mouvance complotiste, née il y a moins de trois ans, le 28 octobre 2017, sur «4chan», un gigantesque forum anglophone, très peu modéré, au centre de la culture Web des années 2000.

Sur le sous-forum le plus controversé, «/pol/» (pour «politiquement incorrect»), un certain «Q» publie son premier message (drop). Le début d’une longue série: près de 5 000 ont depuis été publiés, au cours desquels le compte de «Q», tenu par une personne, ou plusieurs, dont l’identité reste inconnue (d’où le nom QAnon, contraction de Q et Anonyme), dessine l’image d’une Amérique contrôlée secrètement par une cabale, composée d’agents du «deep state» («l’Etat profond»), de pédophiles, voire de satanistes.

«QAnon c’est, en résumé, une guerre civile secrète, menée par des dissidents des services de renseignement», résume, sur YouTube, le complotiste Jordan Sather, très impliqué dans le mouvement. «Les messages de “Q” nous aident à nous réveiller, à voir la vérité.» «Toutes les théories du complot ont l’air folles, jusqu’à ce qu’elles soient prouvées», renchérissait en 2019 Erin Cruz, candidate républicaine au Congrès en Californie et soutien de QAnon.

«Risque de terrorisme»

«“Q” assure être un cadre haut placé du renseignement militaire, proche de Donald Trump», explique Travis View, chercheur sur les théories conspirationnistes et coanimateur du podcast spécialisé «QAnon Anonymous». L’un des éléments-clés de la théorie, alimentée à grand renfort de photographies, de liens vers des articles de presse ou de documents: la « cabale maléfique va bientôt subir une grande vague d’arrestations, “the Storm”, ce qui nous amènera à des jours plus paisibles et joyeux».

Des figures connues sont accusées, à commencer par Hillary Clinton. Face à elles, explique «Q», seuls Donald Trump et quelques alliés peuvent encore sauver l’Amérique.

Parmi les partisans de «Q», tout le monde ne veut pas attendre. En trois ans, certains ont choisi de prendre les choses en main: un partisan armé s’est confronté à la police en Arizona en 2018; d’autres ont été impliqués dans plusieurs enlèvements d’enfants qu’ils prétendaient sauver, ou dans l’assassinat d’un parrain de la pègre new-yorkaise. Au point que le FBI a classé la mouvance comme «un potentiel risque de terrorisme domestique».

Mais, au-delà de ces manifestations physiques, et en dehors des militants qui arborent la lettre «Q» ou des slogans spéciíques dans les rassemblements pro-Trump, c’est surtout en ligne que QAnon vit et prospère, grâce à un aspect unique par rapport à d’autres mouvements conspirationnistes: son côté ludique. Dans les forums où il poste ses messages, Q» n’assène pas de vérités: il pose des questions et à charge pour ses adeptes d’y apporter leurs propre
réponses.

Dans son premier message, il avait assuré qu’Hillary Clinton était sur le point d’être arrêtée. Cette prédiction ne s’est jamais réalisée, et «Q» a ensuite abandonné son ton affirmatif pour multiplier les questions rhétoriques ou les références cryptiques, laissant à ses lecteurs en ligne le soin d’interpréter ses messages. «Q» le dit lui-même dans son quatrième drop: «Certains d’entre nous viennent ici pour déposer des miettes, juste des miettes.»

Absorbé par le «complot»

Ces «miettes» alimentent un écosystème très actif. Sur des forums, de nombreux témoignages d’Américains désemparés évoquent une perte de contact avec un proche absorbé par le «complot». Sans forcément le faire exprès, «Q» a donné naissance à une théorie parfaitement adaptée aux réseaux sociaux, à la fois participative et horizontale, où chacun peut se faire sa propre interprétation d’un message – l’un des mantras de QAnon: «Do your research.» Le mouvement se renouvelle sans cesse au gré des drops et des événements d’actualité, qui fournissent sans cesse de nouveaux signes à interpréter.

«QAnon ne serait pas si gros aujourd’hui sans l’aide des réseaux sociaux», Travis View, chercheur

Pour aider, des sites ont été créés, qui agrègent la parole de «Q»: ils permettent d’éviter au grand public de devoir fréquenter les forums anonymes où sont initialement postés les drops, habituellement remplis d’images pornographiques. Sur YouTube, les «bakers» («boulangers», en référence aux miettes) essaient de reconstituer le puzzle des prédictions de «Q», avec d’importants succès d’audience. «Quand les premiers promoteurs de “Q” ont vu le succès des posts et qu’ils les ont exportés sur YouTube, ça a explosé», se souvient Mike Rothschild, auteur d’un livre à paraître en 2021 sur QAnon.

Les algorithmes de recommandation de telles plates-formes qui promeuvent sans cesse des messages viraux en fonction de leur fraîcheur et de leur succès chez les autres utilisateurs, l’ont bien senti. «Pendant trois ans, Facebook vous recommandait des groupes QAnon si vous rejoigniez des groupes antivaccins, par exemple», explique Travis View, qui affirme: «QAnon ne serait pas si gros aujourd’hui sans l’aide des réseaux sociaux.»

Sans compter les médias, qui ont aussi donné une forte visibilité à la théorie: l’évolution des recherches sur Google montre que la plupart des pics correspondent à des séries d’articles consacrés au mouvement (l’apparition d’adeptes de «Q» dans un meeting de Donald Trump, la rétrogradation d’un membre du SWAT pro-QAnon, le succès d’un livre pro-QAnon boosté par les algorithmes de recommandation d’Amazon…).

«Chez les gens qui croient en des choses comme QAnon ou le deep state, si les médias de masse disent à quel point cette théorie est fausse et folle, ça ne va pas les convaincre. Au contraire, ça va les renforcer dans leurs convictions», explique Whitney Phillips, professeure à l’université de Syracuse (Etats-Unis) et coautrice de The Ambivalent Internet (non traduit). Les fermetures massives de comptes par Facebook ou autres ont aussi renforcé les militants dans l’idée qu’ils étaient sur la bonne voie.

Un essor lié au confinement

Pour échapper à la censure, le mouvement QAnon a souvent eu recours à de petites dissimulations, se renommant par exemple «17Anon» – Q est la 17e lettre de l’alphabet. Le 17 septembre, un message de «Q» recommandait à ses partisans : «Déployez camouflage. Abandonnez toutes les références concernant: “Q” “QAnon”, etc. pour éviter ban/fermeture_installation censure.»

De tels conseils sont survenus après plusieurs mois de succès fulgurants: de l’avis de tous les observateurs, comme des partisans de QAnon interrogés par Le Monde, la crise sanitaire liée au Covid-19 a réellement propulsé la théorie. Avant cela, jusqu’en février, l’intérêt pour QAnon restait plutôt stable depuis octobre 2017 il était même plutôt faible, tant sur Google que sur Facebook ou Instagram, selon plusieurs outils statistiques permettant de jauger le succès d’un sujet.

Puis est survenu le confinement d’une grande partie des Etats-Unis. De multiples théories du complot sur l’origine du Covid-19, l’hypothétique rôle de Bill Gates, de la 5G ou d’un «gouvernement mondial» dans la crise sanitaire apparaissent: elles sont très rapidement absorbées par les partisans de «Q». Métathéorie très malléable, QAnon est particulièrement adapté à ce type d’événements planétaires, puisque son but est de trouver le «sens caché» de l’actualité.

A la faveur de la pandémie, les idées liées à QAnon ont fortement été diìusées dans les cercles qui doutaient des conseils des autorités sanitaires – dont ceux des adeptes des médecines alternatives. «Ce que les partisans de QAnon ont en commun, ce n’est pas l’âge ou la religion», note Travis View. Mais «tous ont un fort taux de méfiance»: «Ce que QAnon vous offre, c’est la possibilité de ne pas avoir besoin des médias pour comprendre ce qu’il se passe. Il suffit de suivre “Q”, qui se dit connecté à des renseignements militaires haut placés, qui peut ensuite vous dire ce qu’il se passe vraiment en coulisse. Cette quête, cette envie de savoir ésotérique, est le facteur commun à tous ces gens.»

Résultat, selon un sondage réalisé début septembre: 47% des Américains interrogés avaient déjà entendu parler de QAnon, alors qu’ils n’étaient que 23% en mars. En quelques mois, les chiìres de fréquentation des espaces de discussion consacrés à «Q» sur Facebook et Instagram ont explosé.

En août, une enquête interne de Facebook, à laquelle la chaîne NBC a eu accès, évoquait des milliers de groupes qui rassemblaient, au total, plus de 3 millions de membres. «Avec le conínement, beaucoup de gens se sont retrouvés avec énormément de temps libre, travaillaient de chez eux, étaient en ligne tout le temps, note Mike Rothschild. Et beaucoup étaient en colère et voulaient pouvoir blâmer quelqu’un pour tout ça.»

Le mouvement a pu, dans ce contexte, prendre son essor en s’agrégeant au succès d’autres théories du complot, estime-t-il:

«“Q” n’est pas la première théorie conspirationniste de la plupart de ses adeptes. (Mais) avec la pandémie, tout se mélange, tout devient la même chose. Si vous allez dans un groupe antivaccins, vous allez tomber sur des gens antimasque, et si vous allez dans un groupe antimasque, vous allez tomber sur des anti-Bill Gates, qui sont à fond dans QAnon. Vous ínissez par tout croire et vous devenez fou.»

De nombreux convertis trouvent en QAnon un message d’espoir, avec la purge annoncée du système politique. «Ce monde est un endroit plus intéressant avec “Q”, écrit, parmi des centaines d’autres commentaires laudateurs, Daniel, acheteur du best-seller Amazon pro-QAnon, An Invitation to the Great Awakening (non traduit). C’est un message d’espoir merveilleux. Proítez du spectacle!»

Cabale pédophile

Parmi toutes les tendances liées à «Q», la lutte contre la pédophilie a été un puissant vecteur de recrutement. Une dimension qui rappelle le «pizzagate», une autre théorie complotiste née en octobre 2016, un mois avant l’élection de Donald Trump. Se basant sur des e-mails piratés au Comité national démocrate, elle affirmait que plusieurs pontes du parti violaient des enfants dans la cave d’une pizzeria de Washington. «On peut présenter QAnon comme le “pizzagate” sous stéroïdes», résume le chercheur Mike Rothschild.

La protection des enfants est une cause de nature à mobiliser des gens d’horizons très diìérents. Dénonçant un complot d’élites pédophiles, des groupes QAnon ont, en juin, lancé une campagne et un mot-clé, «Save the Children», générant des millions de publications ou d’interactions. En s’appuyant sur une lecture erronée de statistiques d’enlèvement et de traffic d’enfants, des militants ont affirmé que des centaines de milliers de mineurs étaient enlevés chaque année aux Etats-Unis pour servir d’esclaves sexuels à une «élite». Les prédateurs seraient, eux, protégés par une vaste conspiration sataniste.

«Save the Children» a pris une force particulière à l’été 2020, au point de perturber le fonctionnement des lignes téléphoniques d’urgence de la protection de l’enfance aux Etats-Unis, et d’être impliquée dans plusieurs enlèvements ou tentatives d’enlèvement d’enfants «à sauver». En août, des manifestants sont sortis dans les rues de plusieurs grandes villes américaines, arborant pour certains des tee-shirts QAnon.

Panique sataniste

Pour la journaliste Brandy Zadrozny ce mouvement a servi à du «blanchiment d’information» pour des partisans QAnon, qui ont essayé «de faire passer le gros de leur message pour le rendre attractif auprès de personnes n’appartenant pas à leur groupe». Les idées liées à «Q» se sont de la sorte frayé un chemin dans les messages Instagram de coachs sportifs, les publications sur Pinterest, les vidéos en direct d’influenceurs et les comptes Facebook de mères de famille.

Le mouvement, surnommé « QAmoms » par la presse américaine, a constitué un point de bascule: dans les groupes Facebook consacrés à «Q», jusqu’alors très majoritairement masculins, une majorité des «nouveaux convertis» ont été des femmes.

Pour certains observateurs, une telle propagation d’idées liées à la peur d’un complot pédosataniste rappelle celle de la «grande panique satanique» qui s’est emparée des Etats-Unis dans les années 1980.

Après des accusations d’agression sexuelle visant une garderie californienne, l’Amérique s’était embrasée autour d’une théorie du complot affirmant que des enfants étaient enlevés, partout dans le pays, pour servir à des rites sataniques et sexuels. Certains accusés ont passé plus de quinze années en prison, avant d’être déínitivement blanchis.

«Les points communs [avec QAnon] sont trop importants pour que ça soit une simple coïncidence, note Richard Beck, auteur d’un livre de référence sur le sujet (We Believe the Children, PublicAffairs, non traduit). Dans les deux cas, l’histoire tourne autour d’enfants brutalisés par un groupe secret d’adultes tout-puissants et intouchables.» Cela dans un pays où des courants évangélistes font une lecture littérale de la menace satanique, note Richard Beck. Cette dimension mystique liée au diable «permet de donner du sens à des événements qui semblent incompréhensibles autrement», selon lui.

Dans ce contexte, des faits réels peuvent venir alimenter les craintes d’un «complot pédophile sataniste planétaire». En juillet 2019, l’arrestation de l’homme d’affaires Jeffrey Epstein pour de multiples suspicions de viols sur mineures, avant sa mort en prison, le 10 août, a, par exemple, fourni un formidable «carburant pour rallumer la flamme de “Q”», analyse le chercheur Ethan Zuckerman.

«Méfiance contre les élites»

Tous ces éléments ne suffisent pas à expliquer toute la dimension du succès et des origines de QAnon. La chercheuse Whitney Phillips évoque, pour cela, le concept d’effet Fujiwhara, un phénomène météorologique qui se produit lorsqu’un cyclone se nourrit d’un autre pour devenir plus puissant. «On ne peut pas penser QAnon comme un cyclone à part, selon elle. Il se nourrit de l’énergie de beaucoup d’autres cyclones qui frappent depuis plusieurs années.»

«Il faut se pencher sur des choses qui remontent à des décennies, voire à des siècles», explique le chercheur Mike Rothschild. «Les clichés antisémites, ou les pistons classiques des théories complotistes comme les Illuminatis, qui ne sont au fond que l’ancienne version du deep state, tout se recycle», estime-t-il. «L’émotion qui fonde QAnon, c’est la méfiance contre les institutions et les élites, quelles qu’elles soient», renchérit Ethan Zuckerman.

Le succès très rapide de QAnon interpelle tout de même certains des meilleurs chercheurs sur le complotisme. En 2018, à ses débuts, la théorie faisait aussi l’objet d’un débat au sein de la droite de la droite américaine: elle était jugée tellement alambiquée qu’il était difficile de savoir si ses partisans étaient sarcastiques ou sérieux.

«Beaucoup d’éléments de QAnon à ses débuts étaient à moitié ironiques, des sortes de clins d’oeil», détaille Whitney Phillips. Cette ironie constante est l’un des fondements de 4chan et de la culture Internet: on appelle cela la loi de Poe, selon laquelle il est impossible de savoir l’intention de l’auteur d’un message si ce dernier ne l’indique pas explicitement.

Une fois sortis de 4chan, l’ironie de certains messages de «Q», que certains initiés du forum pouvaient détecter, a pu être gommée, par exemple dans des groupes Facebook où des textes ont pu gagner un sens très littéral. Une grille de lecture qui peut faire ressembler QAnon à une farce qui aurait mal tourné – et ne se serait pas éteinte, comme d’autres avant elle.

Actuellement, alors que les messages postés par «Q» perdurent, des indices laissent à penser que les propriétaires du forum anonyme «8chan» (devenu «8kun») peuvent en être les auteurs. Une enquête d’un journaliste indépendant a démontré une possible responsabilité des sulfureux Jim et Ron Watkins dans les premiers messages postés: ces figures du Web des années 2000 ont toujours tenu une ligne floue entre humour anonyme et extrême-droite américaine.

Un avenir incertain

Toutefois, selon Travis View, la levée du mystère sur l’identité de «Q» «n’aurait aucune importance» pour ses partisans: «Ce sont des croyants. Ça n’arrêterait pas le mouvement», estime-t-il. Plus qu’une telle révélation, un autre danger menace plus directement QAnon: le schisme. Dans une communauté très variée, où chacun peut se faire sa propre interprétation des textes, le «canon» commun posté par un compte sous pseudonyme est très fragile.

Un débat parfois très violent existe, par exemple, autour de la figure de John Fitzgerald Kennedy Jr., mort dans un accident d’avion en 1999. Selon certains adeptes, suivant un message de «Q», JFK junior aurait été en réalité assassiné par Hillary Clinton, pour qu’elle devienne sénatrice de New York. Pour d’autres, il aurait feint sa mort, en attendant de ressurgir en tant que colistier de Donald Trump «On a de vrais fanatiques de cette théorie sur Twitter Et certains autres disciples de “Q” pensent qu’ils sont fous», indique Mike Rothschild.

Reste aussi une incertitude de taille: le résultat de l’élection du 3 novembre. Une victoire de Donald Trump galvaniserait une majorité des adeptes de «Q», qui lui sont favorables – le président américain se gardant bien de critiquer un mouvement qui l’érige en héros. Mais, à l’inverse, une défaite de Trump «ne fera pas disparaître QAnon», estime Travis View. «Quand vous avez investi des années de votre vie dans un mouvement, ce n’est pas facile de le quitter. Ce qui va probablement se produire, si j’ose spéculer, c’est que la communauté QAnon va conserver la même taille, mais se radicalisera encore plus.»


Le glossaire de « QAnon »

  • «La cabale»: le terme qui englobe toutes les prétendues forces cachées oeuvrant dans l’ombre, dont Hillary Clinton et Barack Obama, certains hauts responsables américains, ou des milliardaires tels que George Soros.
  • «Q»: principal messager de QAnon, se présente comme un homme haut placé dans l’appareil de sécurité américain. Il publie sous l’anonymat, d’où la contraction QAnon.
  • «Deep state»: littéralement «Etat profond», désigne un «état dans l’état» qui serait contrôlé par la cabale au sein du gouvernement américain.
  • «Drop» ou «Q-drop»: court message publié par «Q» sur un forum anonyme, prenant le plus souvent la forme de questions, parfois de photographies – dont les détails sont censés révéler un message caché.
  • «Great Awakening»: le «grand réveil», moment où les élites corrompues seront stoppées; proche du «Storm» (la «tempête»), opération censée aboutir à l’arrestation simultanée de centaines de hauts responsables américains, dont Hillary Clinton.
  • «Save our children»: mouvement proche de QAnon, qui postule que des centaines de milliers d’enfants sont enlevés chaque année aux Etats-Unis pour servir d’esclaves sexuels aux «élites».
  • «WWG1WGA»: acronyme de «Where We Go One We Go All», qu’on pourrait traduire par «un pour tous et tous pour un», slogan très couramment utilisé par les partisans de QAnon.

Je ne suis personnellement pas d’accord avec « Tous pour un, un pour tous. » Si Q avait voulu choisir la phrase classique de l’ouvrage d’Alexandre Dumas, il l’aurait fait. Je traduis WWG1WGA dans son sens littéral, « Là où nous allons un, nous allons tous », voulant dire que nous sommes unis, ce qui est le message central de Q.

3 Comments

  1. ESTELLE PARADIS
    ESTELLE PARADIS octobre 15, 2020

    Il y a plusieurs erreurs au niveau de la lettre f dans le texte. J’ai téléchargé le doc et l’ai corrigé pour mon plaisir personnel. Si vous désirez que je vous le transmette, laissez-le moi savoir.

    • admin
      admin octobre 16, 2020

      Merci Estelle, j’ai fait les corrections. J’en avais vu plein, mais pas toutes. Merci!

  2. Yvon Tessier
    Yvon Tessier octobre 17, 2020

    Là où un va, nous allons tous?

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